Forum Les mots du deuil

Comprendre et vivre son deuil => Vivre la perte d'un parent => Discussion démarrée par: Renard Gris le 03 Mars 2026 à 20:56:39

Titre: Papa. Neuf ans plus tard.
Posté par: Renard Gris le 03 Mars 2026 à 20:56:39
Je ne sais pas trop ce que je viens chercher en écrivant ces lignes, des conseils, une oreille, rien du tout... ou au moins formuler avec mon clavier les pensées dans ma tête.

La première chose qui me vient à l'esprit, c'est ce fouillis entre tout ce que j'ai envie de dire, et cette difficulté à l'ordonner et à l'écrire. Ici, ou ailleurs. Je pense que le plus simple est de commencer par les circonstances de la perte en elle-même survenue quand j'avais 20 ans, à un mois de la toute dernière épreuve de mes études. Je sais pas si c'est une bonne idée, si c'est pertinent, mais ce déroulé, je ne l'ai jamais écrit nul part.

La nuit du 13 août 2017, quelque part sur les petites routes nivernaises, la réaction de ma grand-mère maternelle sur le siège passager de la voiture ou j'étais, assis à l'arrière avec mes deux sœurs, ne laisse plus aucun doute sur cette réalité aussi cruelle que factuelle. C'est fini. Papa est parti. Il luttait depuis deux longues années et demie contre un cancer de l'estomac.
Je n'oublierai jamais la voix teintée de sanglots de ma grand mère. Ma grande sœur qui devait à tout prix sortir de la voiture et qui s'est écroulée d'un immense chagrin pas très loin d'un panneau de limitation de vitesse 70. Oui, ça peut paraître con comme détail mais ça reste, et ce même panneau qui est identique à des milliers d'autres signifie désormais beaucoup.
Puis moi, ayant envie de hurler comme jamais. Ma petite sœur et mon grand père, ça restait flou, mais je n'avais aucun doute sur leur état.
Comment un coup de massue imaginaire peut-il faire aussi mal. C'est indescriptible.

Ce qui est certain, c'est que le fait de ne pas avoir pu adresser un dernier au revoir à son papa mourant est terrible. De savoir que le dernier contact physique que j'ai eu avec lui était un simple bisou aussi sincère que le bisou d'un fils à son papa qu'il aime très fort. Et un simple bisou voulant dire "à demain", d'un fils pressé de monter dans sa voiture pour rejoindre ses sœurs, ses grands-parents, et une grande partie de la famille paternelle pour les 60 ans de tata (la sœur de mon papa), ou nous avions tous prévu des tenues spéciales pour l'occasion. Et si je devais partir avec mes parents, car cet anniversaire était la première étape d'une période de vacances, finalement, ils ne partiraient qu'un peu plus tard, mon papa ne se sentant pas au mieux de sa forme. Pour le contexte, on lui avait déjà retiré l'estomac lors d'une opération. Il vivait au rythme des chimios et des examens en espérant une rémission, en attendant, il goûtait de nouveau la vie, et nous, en tous cas, moi, je me persuadais d'un retour à la normale. Alors c'est certainement pour cela que je suis parti, cet après-midi-là, comme je serais parti n'importe quel autre jour dans d'autres circonstances: bisous papa, à demain! Sans qu'il n'y ait rien de particulier, ni de moi, ni de lui, ni de maman. Et j'ai pris le volant avec enthousiasme, épris d'une satanée insouciance naïve que la réalité regarde avec un sourire vicieux, attendant de frapper quand vous vous y attendez le moins. Je suis parti, rêvant déjà de cette longue soirée familiale après une période de plus de deux ans marquée par la maladie et un premier deuil qui aura affecté toute la famille. Un moyen de nous retrouver, de passer à autre chose, que la vie continue.
La soirée a commencé à l'étang, joyeusement, j'ai trouvé une façon assez "Mc Gyver" de garder les bières au frais dans une grande poubelle remplie de glaçons, un de mes cousins s'est crâmé la main quand on a sorti les feux d'artifice, les heures passent... super cool, non?
Jusqu'à ce que tata, qui fêtait ses 60 ans donc, nous appelle, mes sœurs et moi. Cette phrase non plus, je ne l'oublierai jamais. On a donc appris qu'il était à l'hôpital.

"Il va falloir que vous lui disiez au revoir".

Au revoir? A papa? Un au revoir définitif? Non, c'est papa, il a toujours été là, il ne peut pas nous quitter pour toujours? Pas maintenant, pas la, non!
On était à 250 km de là. Je n'arriverai même pas à décrire le coup que ça fait. Pendant que dehors, l'ambiance festive retombe comme un soufflé que l'on vient percer. Alors vite, faut prendre la route. Aller chercher les affaires chez mamie - du côté de papa, et puis y aller. C'est sur ce premier trajet que la nouvelle est tombée. C'est fini, terminé, tout le chemin parcouru depuis l'automne 2015, bam, balayé tel un trait dans le sable.
Alors, d'un coup, il n'y avait plus l'urgence d'il y a 30 minutes. Mais on est vite partis. Comme on part pour simplement constater les dégâts d'une catastrophe. Il n'y a plus rien à sauver, ou à faire. Juste... constater. Le trajet n'est habituellement pas très long, surtout en pleine nuit, mais ces 3 "petites" heures ne m'ont jamais paru si longues. Et dans une atmosphère... mes deux sœurs à côté, mes grands parents maternels devant, papy au volant. Une des seules phrases qui ait été prononcée était pour lui rappeler que ça ne servait à rien de se presser, et de faire attention aux radars. Et ce trajet était dur. J'avais pas le cœur de faire quoi que ce soit avec mon téléphone, à part de parler à quelqu'un. De partager ça. Mais à 4h du matin... en plus c'est dimanche.

Ce qui a fait encore plus mal, c'était de rentrer à la maison. Ce cocon familial ou papa aura été présent de nos naissances jusqu'à cette nuit. De trouver maman assise sur le canapé, tête dans les bras. Je ne saurais dire à quel point nos parents était un exemple d'amour. Un couple marié si solide, même à travers tout ce qu'ils auront traversé au cours de leur vie commune. Ce couple que le destin a décidé de séparer prématurément.

Un peu plus tard, ma petite sœur et moi sommes partis avec maman pour l'hôpital. J'ai cherché cinq bonnes minutes avant de trouver comment simplement dire: "On sait ce qui s'est passé?" comme si j'avais peur de la question en elle-même, comme si le simple fait de la prononcer validerait le réel de cette situation. Demander à maman comment papa est mort. Et qu'au lieu d'avoir comme réponse "mais qu'est-ce que tu racontes?" ou "mais il est pas mort!", j'ai comme réponse quelque chose qui va dans le sens de ma question, qui confirme le caractère factuel du moment. J'ai une réponse pertinente et valide à cette question terrible.
Je ne vais pas trop m'étaler sur ce qui a suivi quand je l'ai vu. Juste mentionner le fait que quelques heures plus tôt, il était vivant, que je pouvais lui parler...
Je passe aussi toute la période jusqu'à ce que l'incinération ait lieue. Une espèce de période bizarre ou l'on s'enferme dans un cocon avec sa famille. Rien autour n'existe. Mes amis? Non. Mon alternance? J'étais en congés à ce moment.

Alors vient le moment du deuil. Le deuil, comment le définir? Ou prend-il son départ, quand finit-il? Je me rappelle de périodes pas longtemps après son décès ou j'ai pu profiter. Les vacances qui ont été décalées, j'ai pu profiter. Partir en Vendée avec un ami proche et sa petite amie après l'été, j'ai pu profiter. Partir chez sa famille britannique un mois plus tard, aussi. Et j'ai l'impression d'avoir été "mieux" à ces moments que certaines périodes actuelles.

Parce que... quasi 9 ans plus tard, ou en sommes-nous? Ou en suis-je?
Tout comme mes sœurs, ma mère, ma famille... forcément, on a continué nos vies, on a évolué, progressé. J'ai passé mon entretien final de mes études 4 semaines après le décès de papa. Puis le travail à temps plein, l'indépendance, les premières périodes de vie à deux... Tant de rencontres, de choses qui se sont passées. Tant de choses que j'aurais aimé lui partager. Enfin... TE partager, papa.

Notamment ces premiers moment ou tu aurais du être la. A ma remise de diplômes de ma licence par exemple, quelques mois plus tard. On avait droit qu'à 2 personnes de la famille par diplômé, mais bon, on a su se débrouiller pour être 3 avec moi, bien que l'on aurait voulu pousser à 4.

Mais ça fait maintenant 9 ans que tu nous manques à chaque Noel. J'aime toujours autant Noel. Mais c'est toujours un moment ou je sais que t'es plus là. 9 ans que tu nous manques à chaque vacances chez papy et mamie, au parc aquatique, à la plage, ou à tant d'endroits qu'on aurait pu visiter encore. 9 ans que tu manques à tous les anniversaires, à tous les repas de famille, tous les apéros. 9 ans (voire plus pour le coup...) que tu n'as pas remis ton tablier sur ton corps torse-nu pour nous faire le barbecue que maman a bâti avec amour. 9 ans que je ne vois plus aucun message de ta part sur What's App, de réactions sur Facebook. Même pour répondre à des idiots. Plus d'appels. De SMS.
Comment te dire qu'en 9 ans, il s'en est passé des choses. On a tous évolué. Et il y a tant de discussions, de sujets à aborder quand on est adulte, quand on a nos opinions et une vision plus mature du monde et de la société qui nous entourent. Que je ne pourrai jamais aborder avec toi. J'aurais tellement voulu avoir ton avis, ton point de vue, ton opinion sur des dizaines, voire des centaines de choses, aussi personnelles que générales, tout ce qui se passe autour de nous à tous les niveaux. Pas forcément pour une approbation, ou chercher à toujours être d'accord, non, juste d'avoir l'avis d'un papa qui m'a aimé autant que t'aime toujours.

En 9 ans, j'aurais aimé te montrer que j'aime beaucoup cuisiner. J'aurais aimé te partager une petite partie des mes goûts musicaux, à toi, si grand fan de toute la musique rock et métal des années 60/70. Et je veux te rappeler à quel point ça aura été un bonheur que de partager les deux fois ou tu auras eu la chance de voir Deep Purple en concert. Et oui, j'ai toujours la serviette de Steve Morse dans la salle de bain! Et aussi te rappeler que ce sanctuaire musical que tu as créé à la maison est toujours là. Tous tes CD, 33 et 45 tours, DVDs. Et que dire de tout ce que tu as gravé, ou enregistré.
Et puis, cette chose qui me manque de partager avec toi, c'est à peu près chaque verre de whisky que je lève. Alors je sais pertinemment que cette saleté qu'est l'alcool n'est pas innocente dans ce qui t'es arrivé. Mais à chaque fois que je trouve un bon whisky ou un bon rouge, tu n'es pas la pour le déguster avec moi. Parce que ça aussi, c'est une chose qui me manque de partager avec toi. Que boire de l'alcool soit un moment de convivialité, de partage, un moment de dégustation, d'appréciation, et non une chose dans laquelle on se réfugie sans goût ni plaisir. J'avais même pas 19 ans quand tu es tombé malade. Alors comment dire que ce n'était pas à ce moment là que je pouvais parler avec toi de quel genre de whisky prendre, ou quel vignoble privilégier pour tel repas. Même si tu avas déjà déteint sur moi pour les goûts de l'apéro, mais ce n'est pas à 19 ans que l'on boit le plus intelligemment! Pour autant, j'avais déjà pu ramener cette bouteille directement de la distillerie Jameson dans le sud de l'Irlande quelques mois avant que tu ne partes. Un voyage qui aura bien participé à forger mes goûts en whisky, et donné envie de te le partager.
Et voilà, 9 ans plus tard, chaque fois que je trinque, je pense à toi aussi. Je lève toujours mon verre à toi.

Et 9 ans, plus tard, penser à toi, penser à ce que je veux te dire, penser à ces moments ou tu n'es pas la me fait pleurer. De plus en plus facilement, j'ai l'impression. Au moment de fêter Noel dernier, j'ai fondu en larmes. En écrivant ces lignes, j'ai de plus en plus soif à force de faire couler cette eau salée. A chaque fois que je m'imagine refaire un discours en ton honneur devant la famille comme lors de la cérémonie au crématorium, je pleure. C'est presque automatique.

Et depuis que tu es parti, je ressens cette angoisse indescriptible lorsque je passe des vacances avec notre noyau dur de la famille. Au bout de quelques jours, je ressens comme une volonté de vouloir repousser ces moments que l'on passe ensemble, de m'imaginer gâcher ces moments en agissant de façon irrationnelle. De rejeter ce qui m'est proposé, offert, en arguant que c'est nul, pourri. De m'imaginer faire moralement ou presque physiquement du mal à ceux que j'aime alors que jamais je n'en serais capable. Jamais. Et une fois rentré chez moi, cette angoisse disparaît le lendemain. Pourtant j'agis normalement, je ris, je participe pleinement, je suis là, et j'aime être là. Mais je combats cette angoisse avec, et quand elle part, je me rends compte qu'elle m'a gâché des moments, moments que je vais forcément regretter de ne pas avoir assez profité.
Alors pourquoi? Est-ce que je n'ai pas le droit de pleinement profiter de ces moments en famille? Est-ce que je dois m'en détacher, comme pour me préparer à l'inévitable futur en sachant que mes grands parents si chers ont 80 ans? Que même en sachant qu'eux n'auront pas été fauchés "trop tôt", leur disparition sera un nouveau mur que je ne me vois pas escalader? Je n'en sais rien. Je ne sais pas quoi faire avec ça. Et cette fois-ci, le déni n'a pas sa place dans l'équation.

Mais je vais bien. La vie continue. Je suis heureux. J'ai du chemin à parcourir sur différents axes de ma vie, mais je vais bien. On est toujours aussi soudés mes sœurs et moi, et je tiens à ce qu'on le reste. Pareil avec maman. C'est si important. Et puis, je peux même pas dire que je sois "seul". Il y a toujours des gens autour qui, plein de bonne volonté, vont nous sortir des banalités sur la perte d'un papa, parce qu'eux ont toujours le leur. Et je leur souhaite de tout cœur qu'il soit présent le plus longtemps possible. Mais ils ne peuvent comprendre. Non, j'ai autour de moi de proches amis, et même une personne qui a été plus que proche, qui ont aussi perdu leur papa. Pas trop longtemps avant, ni après moi.

Je ne sais pas combien de temps ce deuil doit durer. Ni même s'il dure toujours. La notion de deuil pour moi est toujours floue. S'il existe une période pendant laquelle on met en place une façon particulière d'agir, de se comporter, comme un statut tacite de vie qui a une durée limitée. Comme si, après qu'on ait décidé d'y mettre fin, paf, on est passé à autre chose. Quand on le vit, on sait très bien que ce n'est pas une progression automatique. Que le temps n'arrange pas magiquement les choses.

Ce que je sais, c'est que je n'ai pas du tout l'impression d'avoir progressé vis-à-vis de toi. Je n'arrive toujours pas à mettre de photos de toi après celle que j'avais affichée dans ma chambre avant que je ne parte, ou tu étais amaigri mais si heureux de pouvoir manger des mini hamburgers maison et boire environ 12 cl de blonde, pour la première fois depuis un sacré bail. Parce que ton sourire dessus est sincère, mais... ces kilos que ton combat t'a fait perdre, ça finissait par être trop dur. Je veux pas garder de toi ce souvenir d'un homme attaqué par la maladie. Je m'en fous du ventre que tu avais, je te préférais comme ça. Plein de vie malgré ce que tu as traversé, malgré ce qui se passait déjà dans ton corps. Heureux dans cette famille que tu as bâti avec maman. Mais j'aurais aussi préféré que la réalité nous frappe plus tôt. Avant que je ne récupère les clés de ma première voiture. Statistiquement, tu aurais forcément eu bien plus de chances de t'en sortir. Si seulement tu t'étais un peu plus plaint...

Peut-être que j'aurais d'autres choses à dire. A formuler. Ouvrir ce sujet est déjà une étape que je ne voulais précipiter. Mais c'est fait. Pour au moins écrire ces choses, les adresser à ceux qui auront la patience de lire tout ça, et à toi.

Et je t'aime, papa. Je t'aime tellement fort. Ou que tu sois, je sais que tu le sais. Si seulement j'avais pu te le dire une dernière fois. Tu avais tant d'années à vivre, encore.